Énoncé d'intention

English follows.

La question derrière l’Observatoire du discours financier en traduction (Odft) est assez simple : comment les journalistes traduisent-ils les réalités financières pour le grand public en français et en anglais au Canada?

Il s’agit d’analyser les éléments dont les textes journalistiques sont constitués et qui rendent compréhensibles et recevables les réalités du monde financier en grande partie issues des États-Unis. Pour le dire autrement : comment les journalistes manipulent-ils les mots pour faire passer les nouvelles, c’est-à-dire exprimer, expliquer et cadrer l’information financière auprès de destinataires francophones et anglophones non initiés?

Par exemple, lorsqu’ils rapportent des événements ou traitent de produits financiers étrangers comme les subprimes américains, les journalistes engagent un processus de médiation culturelle et de vulgarisation, s’appliquant à expliquer les objets complexes venus d’ailleurs. Qu’ils s’appliquent à traduire et à adapter le contenu d’une dépêche provenant d’une agence de presse ou qu’ils réorganisent le contenu tiré de diverses sources en ligne, les journalistes manient la langue de manière à informer, mais aussi à convaincre et à fidéliser un public qu’ils espèrent toujours plus large.

L’Odft intéressera ceux et celles que les mots de la finance occupent et préoccupent selon leur domaine d’activité : traduction, journalisme, terminologie, enseignement en langue spécialisée, analyse critique du discours, pragmatique, finance critique, étude des idéologies, entre autres champs d’activité où on aura compris qu’écrire n’est jamais neutre.

L’Observatoire propose un blogue destiné à la veille journalistique et porte son regard sur les pages financières d'aujourd'hui (et d'hier). Il sert aussi de carnet dans lequel les membres de l'équipe publient les activités et les résultats de notre projet de recherche subventionné par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada : « Étude de l’idéologie financière dans la presse canadienne en traduction - de la bulle technologique à la crise des subprimes ». Le projet comporte deux objectifs. D’une part, nous allons extraire les termes clés par lesquels le discours financier se construit et se transforme dans la presse. D’autre part, nous voulons comprendre la manière dont ce discours participe à renforcer l’idéologie néolibérale dominante. Car s’il est vrai qu’une idéologie fabrique le discours, il est logique de vérifier comment le discours porte cette idéologie.

L’Odft a en point de mire les pages financières de journaux généralistes parus depuis 2001 au Canada, mais surtout au Québec et en Ontario. La période de 2001 à 2008 est particulièrement fascinante, pour ne pas dire inquiétante. Dans ce laps de temps assez court, deux crises financières sont survenues : celle de 2001, causée par la survalorisation des titres boursiers du secteur technologique, les dotcoms, et pire encore celle de 2007-2008, déclenchée par la dépréciation des produits de placement adossés aux prêts hypothécaires à risque américains, les fameux subprimes. Cette période est d’autant plus marquante qu’elle advient en même temps que s’installent et s’institutionnalisent les métarécits de la bonne gouvernance et de la transparence, lesquels n’auront pas empêché la fabrication et le commerce débridés de nouveaux produits d’investissement opaques. On connaît la suite… une crise économique mondiale.

L’entre-deux crise correspond à une forte activité d’innovation financière, marquée par la complexification des produits qu’ont souscrits les investisseurs institutionnels (les fonds communs de placement, les caisses de retraite, les fonds spéculatifs). Cette activité a été propulsée par la déréglementation, l’auto-réglementation et même la réglementation (qui alimente l’invention de stratagèmes pour la contourner), sans mentionner l’abondance de liquidités sur les marchés, l’euphorie d’une bulle immobilière aux États-Unis et la grande créativité des banques d’investissement. Mais il faut lire le rapport de la Commission d’enquête sur la crise financière pour la liste complète.

À l’ère de la financiarisation, la nouvelle matière première des pays aux économies dites avancées, c’est la dette. C’est à partir des créances que les institutions financières créent des titres qu’elles vendent sous forme de produits d’investissement. En fait, l’industrie du financement génère des honoraires, des commissions, des salaires, des primes, et fait travailler beaucoup de monde, tant dans les programmes universitaires formant les cohortes de professionnels que dans les entreprises publiques et privées que sont les organismes de réglementation, la fonction publique, les institutions financières, les gestionnaires de fonds, les conseillers en placements et les innombrables agents du marché.

En bref, comment les journaux canadiens participent-ils à la production du discours financier et à la reproduction d’un ordre social qui protège les plus forts à l’ère de la financiarisation?

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The guiding question behind the Observatoire du discours financier en traduction (Odft) [Observatory of Financial Discourse in Translation] is rather simple: how do journalists translate financial realities to the wider public in French and in English in Canada?

It is a matter of analyzing the elements composing journalistic texts which make the realities of the financial world, largely out of the United States, understandable and accessible. To put it otherwise: how do journalists manipulate words to get the news across, that is to say to express, explain, and frame financial information to non-specialist readers?

For example, when reporting on events or dealing with international financial products such as American subprimes, journalists enact a process of cultural mediation and of vulgarization, put themselves to explaining these complex, foreign objects. When they put themselves to translating and adapting the content of a press wire, or when they reorganize content drawn from various online sources, journalists manipulate language so as to inform, but also to convince and to garner loyalty from a hopefully ever-increasing readership.  

The Odft will be of interest to those preoccupied by financial discourse according to their field of expertise: translation, journalism, terminology, the teaching of specialized languages, critical discourse analysis, pragmatics, critical finance, ideology studies, along with other fields where it is understood that writing is never neutral.

The Observatory offers a blog dedicated to watching what goes (and went) on in the financial pages of the printed news. It is also a notebook where members of our research team publish their activities and the results of our project, funded by the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada: “Study of Financial Ideology within the Canadian Press in Translation: From the Dot-com Bubble to the Subprime Crisis.” The project has two goals. On the one hand, we will identify the key terms by which financial discourse constructs and transforms itself in the press. On the other hand, we wish to understand the manner in which this discourse works to reinforce the dominant neoliberal ideology. If it is true that an ideology fabricates discourse, it is logical to examine how discourse supports this ideology.

The Odft has as its focal point the financial pages of non-specialized newspapers since 2001 in Canada, but especially in Quebec and Ontario. The period from 2001-2008 is particularly fascinating, not to say troubling. In this rather short time span, two financial crises came about, that of 2001, caused by the overvaluation of market securities in the technological sector, the dotcoms, and worse still that of 2007-2008, triggered by the depreciation of investment products against American at-risk mortgage loans, the infamous subprimes. This period is all the more notable in that it comes about at the same time that the master (or grand) narratives of good governance and transparency were instilled and institutionalized, but which did not prevent the creation and unbridled trade of new, opaque investment products. We know what happened next... a worldwide economic crisis.

The interim period between these crises saw a heavy increase in financial innovation, marked by the complexification of products that institutional investors bought (mutual funds, retirement funds, hedge funds). This increase has been propelled by deregulation, self-regulation and even regulation (which spurs loophole mining), not to mention the abundance of liquidities on the market, the euphoria of a housing bubble in the United States and the great creativity of investment banks. But one must read the report of the Financial Crisis Inquiry Commission for the full list.

In the era of financialization, the new raw material for so-called advanced economies is debt. It is on the basis of debt that financial institutions create the securities they sell in the form of investment products. In fact, the finance industry generates fees, commissions, salaries, bonuses, and employs many people, as much in the university programs training cohorts of professionals as in the public and private enterprises which are the regulatory agencies, the public service, financial institutions, fund managers, financial planners, and countless market players.

Briefly, how do Canadian newspapers participate in the production of financial discourse and in the reproduction of a social order which protects the wealthiest in the era of financialization?